Lors d’une récente visite au Maroc, j’ai eu l’occasion de visiter Jodoor et d’apprendre aux côtés d’entrepreneurs, d’agriculteurs et de communautés locales qui font face à des conditions agricoles de plus en plus difficiles. Leurs expériences de terrain offrent des enseignements précieux sur la manière dont des solutions pour des systèmes alimentaires plus résilients peuvent être conçues à partir des réalités locales.
Jodoor est une jeune start-up agricole marocaine cofondée par Amine Derj et Sokayna Bellam. L’entreprise développe et déploie des systèmes de culture hydroponique qui permettent aux agriculteurs de produire davantage tout en utilisant jusqu’à 90 % moins d’eau.
En parcourant les installations hydroponiques de Jodoor, j’ai été frappée par la simplicité et la pertinence du modèle : une irrigation maîtrisée, de meilleures conditions de production et des emplois plus stables. Dans un pays confronté à une pression croissante sur ses ressources hydriques, Jodoor illustre le rôle que peut jouer l’innovation locale pour aider l’agriculture marocaine à s’adapter à une nouvelle réalité.
Une nouvelle réalité pour l’agriculture
Entre 2019 et 2024, le Maroc a connu l’une des crises hydriques les plus sévères de ces dernières décennies, avec des précipitations inférieures d’environ 40 % aux moyennes historiques. Ce qui était autrefois considéré comme un épisode de sécheresse s’impose progressivement comme une réalité qui pèse sur les ressources en eau, la production alimentaire et les communautés rurales.
L’agriculture, qui représente près de 85 % de la consommation d’eau du pays, se trouve au cœur de ce défi. Pour les agriculteurs, une question est désormais pressante : comment continuer à produire alors que l’eau se fait de plus en plus rare ?
C’est de ce constat qu’est née Jodoor. Il y a quatre ans, Amine et Sokayna ont lancé leur entreprise avec une ambition simple : aider les agriculteurs s’apter a cette realite er à produire davantage avec moins d’eau.
Kawtar Zerouali (UNCDF) et Sokayna Bellam, cofondatrice de Jodoor, observent des cultures hydroponiques dans les installations de l’entreprise au Maroc.
Le maillon manquant : le financement
Ce qui m’a le plus impressionnée n’est pas seulement la technologie elle-même, mais ce que l’histoire de Jodoor révèle : les solutions dont nous avons besoin existent déjà localement. Elles sont conçues par des entrepreneurs qui comprennent leur marché, leurs contraintes et les agriculteurs qu’ils accompagnent. Pourtant, trop souvent, ces entreprises restent bloquées entre la phase de démonstration et le passage à l’échelle.
Partout au Maroc, les Petites et Moyennes Entreprises (PME) agricoles continuent de faire face à d’importants obstacles pour accéder au financement. Seulement 21 % des entreprises disposent d’un prêt bancaire ou d’une ligne de crédit. Beaucoup signalent également des difficultés liées aux exigences en matière de garanties, à la complexité des procédures ou à des conditions de prêt peu adaptées à leur réalité.
Pour les jeunes entreprises opérant dans des secteurs émergents comme l’agriculture favorable à la nature, comme Jodoor, ces difficultés sont encore plus marquées. Les investisseurs reconnaissent souvent leur potentiel, mais considèrent encore leurs modèles comme trop récents, trop peu connus ou trop risqués.
Du potentiel à l’investissement
Pour répondre à ce défi, l’UNCDF, à travers le Food Security Accelerator de l’Initiative africaine pour l’adaptation, aide Jodoor à surmonter les obstacles au financement qui freinent le passage à l’échelle des solutions d’adaptation. Mis en œuvre en partenariat avec l’African Adaptation Initiative et Sustainable Solutions for Africa, avec le soutien financier du Département d’État des États-Unis et du Gouvernement du Canada par l’intermédiaire d’Environnement et Changement climatique Canada, le programme accompagne les entreprises agricoles innovantes dans leur croissance. Grâce à une subvention remboursable de 500 000 dollars, Jodoor développe ses capacités de production, renforce ses opérations, poursuit l’obtention de certifications et connecte davantage d’agriculteurs à des débouchés commerciaux stables.
Ce soutien a déjà permis à Jodoor de renforcer sa crédibilité auprès des investisseurs et de mobiliser des financements supplémentaires auprès d’investisseurs privés et d’acteurs publics internationaux. Il démontre comment le capital catalytique peut réduire les risques perçus et débloquer des investissements dans des secteurs favorables à la nature, souvent négligés à leurs premiers stades de développement.
“ Jodoor représente une Afrique qui n’attend pas que les solutions viennent d’ailleurs, mais qui conçoit et développe ses propres réponses. Cette initiative démontre la capacité de la jeunesse et des entrepreneurs africains à transformer la pression climatique en innovation, en sécurité alimentaire et en souveraineté ”, a déclaré Seyni Nafo, Président de l’Initiative africaine pour l’adaptation.
Kawtar Zerouali (UNCDF) aux côtés de l’équipe de Jodoor dans les bureaux de l’entreprise à Kénitra, au Maroc. Crédit : UNCDF.
Au-delà de l’efficacité hydrique
L’impact va bien au-delà de la seule économie d’eau. Au cours de la visite, j’ai été particulièrement impressionnée par la manière dont Jodoor repense le travail agricole lui-même. Ses systèmes réduisent la pénibilité souvent associée aux activités agricoles, limitent l’utilisation de produits chimiques et créent des opportunités d’emploi plus stables.
Aujourd’hui, environ 30 emplois permanents sont créés par hectare, dont plus de 80 % sont occupés par des femmes. Le modèle de Jodoor relie l’efficacité hydrique à la productivité et associe l’adaptation locale à l’autonomisation économique des femmes. Il montre que sécurité alimentaire, durabilité environnementale et croissance inclusive ne doivent pas être considérées comme des objectifs distincts.
“ Notre ambition n’est pas seulement de produire autrement, mais de démontrer qu’une agriculture plus résiliente, plus digne et plus inclusive est possible. Lorsque les agriculteurs peuvent produire avec moins d’eau et que les travailleurs accèdent à des opportunités plus stables, l’innovation devient un levier pour renforcer l’ensemble du système alimentaire ”, a déclaré Amine Derj, Cofondateur de Jodoor.
En quittant Jodoor, je repensais à une leçon simple mais essentielle : l’avenir de l’agriculture ne se construira pas uniquement à travers de grandes politiques publiques ou des engagements financiers internationaux. Il se construira avant tout grâce à des entreprises locales qui expérimentent déjà des solutions concrètes sur le terrain.
Mais ces entreprises ne peuvent pas changer d’échelle seules. Elles ont besoin du bon type de financement : un capital capable d’intervenir tôt, d’assumer une partie du risque, de renforcer les fondamentaux de l’entreprise et de transformer des modèles prometteurs en opportunités d’investissement.
L’histoire de Jodoor n’est donc pas seulement celle d’une production agricole nécessitant moins d’eau. C’est aussi l’histoire de ce qui devient possible lorsque l’innovation locale rencontre un financement catalytique. Dans un monde où les agriculteurs doivent produire davantage avec des ressources toujours plus limitées, ce sont précisément ces solutions qu’il nous faut identifier, soutenir et développer à grande échelle.